Quatre copines et un enterrement (et un chien !)

55e4febe488a3b7bfcfad541ce47a19a

Brittany, c’est grand-maman. Comment vas-tu ma douce ? D’accord…Hmm… HmmHmm… Zzzzzzzzz… MAIS BIEN SUR QUE JE T’ÉCOUTE ! Mais je ne t’appelle pas pour qu’on parle de toi. En fait, je voulais savoir si tu pouvais m’amener chez… Mais non, pas chez le cardiologue. Pas chez l’urologue non plus, ni chez l’ophtalmologiste. Gynécologue !?… Tu écoutes un peu les âneries que tu dis ? En fait, je suis de sortie. Au cimetière. Madame Cazassus est morte. Enfin. On n’y croyait plus. Mais Dieu merci, c’est fait ! Je t’attends pour 14 heures. Oui, c’est dans 20 minutes. A de suite ma chérie. »

 J’ai donc 10 minutes top chrono pour me laver, m’habiller et me donner un semblant de bonne mine. Comprenez bien, je travaille à la maison et comme toute bonne pigiste qui se respecte, je ne me vêts le matin que pour les grandes occasions (visite du dépanneur Internet, visio-conf avec la rédac’ de Paris, attente du Prince Charmant…). Je sors du placard tout ce qui est noir, soit pas grand-chose.

14h03 – J’arrive chez ma grand-mère

Elle me regarde de pied en cap avec un air de Margareth Thatcher qui révise ses troupes armées. Je prends alors conscience que j’ai enfilé un body avec un tulle noir qui descend 3 centimètres au dessous du nombril et un short. J’avale une grosse boule dans ma gorge.

– Désolée mamie, toute mes fringues correctes étaient au sale.

– Ca ira très bien. Quand madame Laguère a dit que son petit-fils était en passe de devenir astrophysicien, toutes mes amies étaient ébahies. Alors pour renchérir, j’ai dit que tu étais prostituée toxicomane. Je te dis pas comment elles ont été soufflées.

– QUOIIII ? MAIS CA VA PAS ! JE NE SUIS PAS UNE…

– Au lieu de hurler, prends le chien, il va mettre des poils partout sur ma robe. Merci. Et pour une fois, conduis un peu vite.

 

14h40 – Arrivée au cimetière

Ma grand-mère descend de la Twingo comme si elle était la Reine d’Angleterre. Pour ceux qui ne la connaissent pas, voici un rapide petit portrait. Vous voyez la coloration d’Amanda Lear (et le brushing aussi) ? Vous voyez la suffisance de Jane Fonda dans « Grace and Frankie » ? Vous voyez l’humour pince-sans-rire de Dave ? Bon, vous mixez tout ça et c’est ma grand-mère. A la voir, on la croirait sortie de la cuisse de Jupiter. D’ailleurs, elle le pense, comme tout les gens qui l’entourent. Moi, la première. Elle est ce type de femmes qui en imposent naturellement et devant lesquelles on évite de faire un pas de travers. Elle est celle qu’il faut absolument connaître mais qui vous fait un peu peur. Un peu comme une prof de maths quand vous arrivez en 6ème.

Ma grand-mère se précipite vers son groupe de trois copines qui hurlent de joie en la voyant. La famille de la défunte lève un sourcil.

– Zélia, quel bonheur de te voir ici, dit une de ses copines en l’embrassant sans les lèvres (= elles font du joue à joue).

– Je suis tellement heureuse que vous soyez là. Heureusement qu’on a les enterrements pour se revoir. Je vous présente Brittany, ma petite-fille.

Elles me regardent toutes avec insistance.

– C’est la…, commence à dire l’une d’entre elles.

– C’est la fille de joie, oui ! confirme ma grand-mère avec un large sourire.

Bien, je vais voir, si je peux m’enterrer à côté du cercueil, voire me glisser à l’intérieur avec la morte si elle n’est pas trop grosse.

15h00 – « … Cette dame qui a su tout au long de sa vie donner tout son amour pour les chats borgnes des refuges…»

J’en peux plus, je vais mourir, ce discours n’en finit pas. La vielle avait plus de 90 ans, et je crois bien qu’on en est seulement à la date 1947 de sa biographie. Et ce chien qui me bouffe les Converses. Je remue doucement la jambe pour lui signifier d’arrêter.

« …Talentueuse, elle remporta victoire sur victoire au grand concours des galettes des rois avec sa frangipane inégalée… »

Je secoue de plus en plus la jambe. Ce cabot ne comprend décidemment rien. Limite, ça l’excite. Correction : ça l’excite vraiment. Il commence à pousser de petits jappements suspects genre « on est en période de chaleurs ».

«… La vie est bien trop courte pour ceux qui distillent le bonheur autour d’eux. Et ce fut aussi le cas pour vous, Marie-Marguerite, dont ont aurait aimé que vos 92 printemps se prolongent encore quelques saisons de plus… »

 Le chien commence à me mordiller le mollet et tout en se frottant le derrière contre le banc. Je vais le dégommer s’il continue. Je siffle entre mes dents : « Arrête saloperie ! Je te jure que tu vas finir avec un bouchon dans le c… » et secoue encore plus ma jambe. Il va me lâcher, ce truc infâme sur pattes, oui  ?!!!

«… En ce triste jour, nous pensons à votre famille, vos amis, votre canari – Marcel Cerdan -, vos trois caniches adorés,… Bon, ça suffit oui ! Vous n’allez pas nous faire une danse de St-Guy pendant toute la cérémonie, si ?! »

 Et le curé de me fixer dans les yeux après avoir prononcé ces paroles, l’air sévère et la bouche de travers comme s’il allait faire un AVC. Tout le monde se tourne vers moi et la honte s’inscrit sur mon visage. Même le chien s’est arrêté net et fait ses yeux de chiot battu dans une cage de la SPA. Ma grand-mère tousse pour faire diversion pendant que les chuchotements bruissent : « C’est toujours comme ça avec les prostituées », « Pauvre chien… »

Bon bah, ça c’est fait.

15h45 – On passe côté jardin. Ou plutôt côté cimetière.

Le chien est désormais calmé même s’il ressemble à une serpillère ; je l’ai trempé dans le bénitier au passage pour prévenir des récidives.

Ma grand-mère se dirige altière vers la fosse entourée de ses copines. On dirait les Pretty Little Liars 70 ans plus tard. Elles dégagent dans leur sillage un mélange de Shalimar et d’eau de Cologne qui file un peu la nausée. Elles susurrent entre elles :

– Tu l’aimais bien à la Marie-Marguerite ? lui demande une de ses amies

– Soyons sincères au moins une fois dans notre vie Louise : nous sommes toutes là pour nous assurer que personne ne reviendra d’entre les morts, n’est-ce pas ?

Rires polis et étouffés de la petite cour.

– Tu as raison Zélia, elle m’agaçait tellement avec ses histoires de quand elle a gagné à Motus. Et à chaque fois d’exhiber l’autographe de Thierry Beccaro.

– Moi ça ne me touchait pas, répond ma grand-mère. J’ai eu la chance d’avoir un baise-mains de Julien Lepers, alors Thierry Beccaro…

Regards d’admiration de ses comparses.

16h00 – Le cercueil descend dans la fosse.

Clairement, le chien et moi, on se les pèle. Quelle idée de mettre un short en plein mois de décembre. Je suis en train de me verglacer par les genoux. Maintenant que j’y pense, mon pantalon de snowboard est noir. J’aurais dû mettre mon pantalon de snow.

– Je ne vous connais pas, murmure un des fils fils de la défunte à mon oreille, un gros bonhomme rougeaud de 60 balais bien sonnés.

– Non, je ne crois pas. Je suis venue accompagner ma grand-mère.

– Et quelle chance pour mes yeux de voir que vous-même êtes accompagnée de vos magnifiques jambes !

Définitivement, j’aurais dû mettre mon pantalon de snow.

16h10 – Ca descend encore…

Genre ce n’est pas une fosse, c’est un gouffre. Genre le crématorium est au centre de la Terre. Genre, je veux me casser.

Et la chorale se met à chanter. Genre j’ai les oreilles qui saignent. Genre le chien se met à les accompagner en hurlant à la mort. Je lui met un coup de pied dans le derrière pour le calmer. J’aurais pas dû. Voilà qu’il croit que je lui faisais un appel du pied et se frotte de nouveau à mon mollet comme DSK à une femme de chambre. J’abandonne sous le regard courroucé du prêtre.

16h20 – Fin de la descente

Ma grand-mère embrasse ses copines.

– On se revoit bientôt Zélia ?

– Bien sûr. Semaine prochaine sûrement, j’ai entendu dire que Charles-Henry était sous assistance respiratoire depuis hier.

Advertisements