Samedi soir avec une ado

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– Non mais, depuis quand on baby-sitte des ados de 15 ans ?, je demande à ma tante Camilla, mère de Lola, qui sur le motif du chantage (« Tu surveilles Lola cette nuit, je te file du fric ») me contraint à accepter de ruiner mon samedi soir.

– Depuis qu’elle boit de l’alcool en cachette et que son petit copain a proposé à son prof de chimie de s’associer pour fabriquer de la meth, me répond-t-elle la ride du lion creusée et les sourcils froncés.

Outrée, je m’exclame :

– Non mais genre, le gamin qui reprend le scénario de Breaking Bad. De nos jours, les jeunes n’ont aucune imagination. S’ils étaient plus attentifs en classe, ils pourraient faire eux-mêmes leur came, ils supprimeraient les intermédiaires et…

Regard noir de ma tante.

– Bien, bien, bien…, je fais. (Silence. Je tente la diversion pour masquer le malaise). Heu, t’aurais de la Jouvence de l’Abbé Soury ?

Voilà comment un flacon de Jouvence de l’Abbé Soury et moi, nous sommes regardés en chiens de faïence pendant cinq minutes.

Ce que je ne vous ai pas encore dit à ce stade du récit, c’est que les ados me font peur. Pas peur du style « Oh mon Dieu, il faut que je cache toutes les haches et feuilles de boucher de cette maison si je veux conserver toutes mes phalanges et ma langue », plutôt peur genre : « Mais qu’est-ce que l’on raconte à un ado sans déclencher un affolement de ses hormones émotionnelles ? ». Parce qu’on le sait, l’ado ne contrôle pas ses émotions. Quand ma nièce était petite, c’était assez simple de traiter avec elle. Je lui chantait Mimi Cracra, elle rigolait comme si j’étais Florence Foresti en show on. Puis on mettait un diadème Hello Kitty et du vernis rose et elle me prenait pour sa marraine la bonne fée. C’était très bien comme ça. Mais aujourd’hui ?…

19h45 – Tentative de connexion

Je me dirige lentement vers le couloir vers l’antre de l’adolescente volontairement recluse. Je frappe et je prends ma plus belle voix (ce qui est assez compliqué pour moi. Je vous expliquerai un jour).

– Hey Lola, c’est Brit’.

Pas de réponse.

– Ca te dit qu’on fasse un truc toutes les deux ? Y’a « Scènes de ménage » à la télé. C’est rigolo non ?

– Non.

OK, cela a le mérite d’être clair. A travers la porte, j’entends Rihanna s’époumoner encore plus fort. La bonne nouvelle est que ma nièce est encore en vie. Ainsi, si l’on considère que l’objectif premier du baby-sitting est de garder les enfants en vie durant l’absence de leurs parents, j’estime pour l’instant être à la hauteur de la tâche.

20h30 – Même joueur joue encore

– Lola, dans 15 minutes y’a « Danse avec les stars ».

– Grumpf…

– Alizée, c’est grave la patronne cette saison. Tu te rappelles quand elle chantait « Moi, je m’appelle Lolita. LO-L-I-T-A… »

– Non, j’étais pas née.

– Ben si, un peu quand même…

– Y’a encore Keen’V ?

Putain, c’est qui celui là ? Ah oui, le teubé de 35 ans (datation approximative en suivant le principe de comptabilisation des ridules du contour de l’oeil) qui croit en avoir 18.

– Oui, oui, il y est encore.

La porte s’ouvre dans un grincement, Lola apparaît. Dans ma tête, Dr Alban chante « Sing Alléluia ».

20h50 – Premiers dialogues

Afin de mettre tout le monde d’accord –le régime alimentaire de Lola, mon estomac -, je commande une pizza et des wings sans peau. J’essaie de briser la glace. Je réfléchis. Qu’est-ce qui peut bien intéresser une adolescente de nos jours.

– Et dis-moi Lola, tu as vu le film des One Direction

– JE HAIIIS LES ONE DIRECTION ! C’EST DES NULS ! ILS SONT OVER !

Comme je le disais en introduction mais sous une autre forme, les adolescents sont des passionnés qui s’expriment à la hauteur de leurs émotions (d’un point de vue « volume sonore » j’entends).

– T’as raison, ce sont des abrutis. En plus, y’en avait un avec une mèche blondasse façon Gremlins.

– Façon quoi ?

– Tu sais les Gremlins, les petites peluches que quand tu les mouilles la nuit, elles deviennent super méchantes et elles font n’importe quoi genre du smurf et d’autres trucs complètement dingues.

– Ch’ai pas, j’étais pas née.

– Ah… Moi non plus, remarque.

Fin de l’acte I.

21h30 – Premiers effets de mon approche de sociabilisation

Le livreur sonne. L’adolescente, toujours muette mais avec les doigts qui frétillent sur son smartphone, lève ses yeux de cabillaud asphyxié vers la porte d’entrée.
Avec de l’espoir au fond du cœur, je me dis qu’elle va se lever pour lui ouvrir, ça lui ferait faire un peu de sport ou du moins éviter une embolie pulmonaire (à force de ne pas bouger, ça lui pend au nez). Mais non, elle reste avachie et avec tout le poids du monde dans la voix, elle articule quelque chose comme : « On a sonné ! ».

Elle prend donc l’initiative de me parler. J’apprécie l’effort.

Fin de l’acte II.

21h45 – Tal danse comme une quiche…

…et l’ado avale sa pizza comme si elle ne s’était pas nourrie depuis deux décennies.

« J’étais pas née y’a deux décennies », lance-t-elle entre deux Instagram de ses wings sans peau.

Pas faux, connasse !

22h25 – J’ai soif.

Je suis un chameau dont la bosse est à sec. Je n’en peux plus, mes muqueuses buccales sont à deux doigts de la nécrose. Ce n’est pas parce que l’on ne parle pas qu’on ne se déshydrate pas., voilà au moins une chose que j’aurais appris ce soir.

– Y’a du rhum quelque part ? je demande.

– Nan, maman a tout planqué.

– Je précise : il te reste du rhum dans ta chambre ?

– Ouep.

Dans ma tête, les Rolling Stones se déchaînent sur « Sympathie for a devil ».

22h50 – Je suis un peu bourrée.

Lola aussi. En même temps, si je n’avais pas proposé de partager la bouteille, elle aurait été encore plus saoule. Sa mère devrait comprendre. Je crois. Ou pas.

Quoi qu’l en soit, Lola est complètement apprivoisée. Elle parle sans s’arrêter de tout…

« Rihanna est une biatche qui a le swag »

« C’est pas parce qu’il veut devenir dealer que mon mec n’est pas un mec bien. Il a juste un peu plus d’ambition que celle de devenir bureaucrate. »

« Je veux un tatouage de la Petite Sirène, mais maman elle veut pas. C’est une castratrice qui m’empêche de m’exprimer dans l’art épidermique »

… et de rien :

« T’aimes les olives noires sur la pizza ? »

« Pourquoi la terre elle est pas ovale ? »

« Le Che, c’est carrément ma came, sauf qu’il est mort. »).

J’apprécie à sa juste valeur ce moment de partage et de complicité.

00h10 – Lola s’écroule sur le canapé

Je fais un Instagram de sa bouche en train de baver que je m’empresse de Twitter pour la blague. Puis, je la prends par les pieds et la tire jusque dans sa chambre. J’ai beau être un peu pompette, cela ne m’empêche pas de constater que la petite a le peton qui sent un peu fort pour son âge.

Je la laisse, échouée sur son futon pendant que je regagne à quatre pattes le salon.

Ma mission est terminée : Lola est en vie et dort comme un bébé. Dans ma tête, Miley Cyrus se balance sur une grosse boule à moitié à poil. J’ai rajeuni. Fin de l’acte III.

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