Le jour où je me suis faite tatouer

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Chez le tatoueur

– Vous êtes sûre que vous voulez faire tout le mollet ? Vous ne voulez pas plutôt un petit papillon sur l’épaule ou une coccinelle sur le poignet. Et un hippocampe ? C’est joli un hippocampe, là, pile sur la cheville.

– Excusez-moi, vous me prenez pour l’amie des insectes et des poissons ? Je vous ai demandé une carpe koï sur le vagin pour que vous soyez à ce point conventionnel ? Non ! Alors, burinez-moi ce modèle sur le mollet et ne me posez plus de questions ! Et puis, ne perdez pas de temps, de toute manière, je ne suis pas douillette.

Pendant la séance

Comme je chouine un peu, le tatoueur me raconte sa vie pour me faire oublier les allées et venues de l’aiguille dans ma peau. Il me parle de ses deux gosses, de son prêt immobilier, se questionne quant au bon choix de son assurance vie. Il me demande si je m’intéresse aux pierres, lui qui a toute une collection de roches sédimentaires, sa grande passion. Il fait même des pauses pour me laisser respirer et en profite pour appeler sa femme pour lui dire de ne pas oublier les biscottes sur la liste des courses.

Hurlement. Je suis sûre qu’il m’a touchée un nerf, c’est pas possible autrement !

– Vous avez mal ?
– Non, Ducon, je hurle pour te faire déraper ! (grosses larmes)
– Je sais que cela peut être assez douloureux, mais je vais vous dire, ce n’est rien à côté de ce que subissent les dames qui se font poser un stérilet. Ma femme, par exemple…
– Taisez-vous où je vomis sur vos Méphisto… (UN TATOUEUR AVEC DES MEPHISTO !?! Il a grandi à l’époque des Romains ou quoi ?)

J’en viens à me dire que les tatoueurs sont de la même race que les coiffeuses, ils ont les mêmes sujets de conversation. Tout fout le camp !

Pour lui donner un peu le change, entre deux reniflements, je lui demande s’il connaît un chouette fabricant de pipes à crack. Le gars m’a l’air très suspicieux quant à l’artisanat sur les métiers du bois. Il me regarde un peu soucieux et me glisse dans la main une brochure « Allô drogue ».

– Je vous demandais ça en toute innocence. Comprenez bien que ce n’est pas pour moi, je précise.
– Oui, oui, évidemment, me répond-il avec une empathie feinte. Mais appelez quand même, ce sont des gens bien ; ils vous aideront.

Fin de la séance

J’ai le mollet emmailloté comme une paupiette dans un film alimentaire (vrai !) et a priori la cuisson tourne aux alentours des 250°, mais voilà, c’est fait !

Arrivée à la maison

C’est bien simple, je suis en train de me faire bouffer le mollet par une armée de voraces fourmis rouges. Je n’en peux plus, je sens que la mort est à ma porte et qu’elle boit un café en attendant que le pus s’infiltre dans mes veines.

Je consulte Doctissimo sur les termes « amputation du mollet », « gangrène du tatouage » et « Peut-on décéder si on se gratte un tatouage frais ? ». Ce à quoi les réponses obtenues sont, dans l’ordre :

  1. « Prévoir une semaine d’hospitalisation »
  2. « Ca peut arriver, mais pas toujours.»
  3. « Désolé, votre requête initiale ne correspond à aucun document mais vous pouvez nous soumettre votre pathologie afin que nous puissions compléter notre base de données. Merci de joindre des photos, nos visiteurs aiment beaucoup les illustrations, surtout si elles sont vomitives. »

J’appelle le tatoueur.

– Bonjour. Re. C’est Brittany que vous venez de tatouer. Dites, vous êtes sûr que je ne vais pas mourir du mollet ? Je suis avec un cutter prête à m’amputer le cas échéant.
– Ne vous inquiétez pas. Ca gratte et ça brûle, mais c’est normal. Je sais que cela peut être assez douloureux. C’est comme pour ma femme suite à son épisiotomie, et ben…
– C’est bon, c’est bon. N’en dites pas plus, je suis en train de manger un bi-choco.
– Si vous voulez un conseil, pensez méditation, cela vous soulagera.
– Méditation ?
– Oui, méditation. Inspirez… expirez… Allez, avec moi. Calmement. J’inspire… J’expire…

Ce mec est un taré, c’est sûr.

En fait non, c’est moi la tarée. Je me fais gribouiller sur le corps un truc qui ne partira plus jamais de la vie par un type qui va bientôt me citer l’Ancien Testament en me disant que c’est le plus merveilleux des bouquins, bien avant  l’apparition de « Et si c’était vrai… » de Marc Lévy. Je suis complètement malade, c’est sûr !

J’appelle ma mère.
« Prends trois verres de rhum et va te coucher ! », me conseille-t-elle.
Rien ne vaut les paroles réconfortantes d’une mère. Elle sait me comprendre, elle sait les remèdes qui me font du bien. Je crois que quand j’étais bébé, elle m’en mettait déjà quelques gouttes dans le biberon pour que je passe une bonne nuit sans la me réveiller. Ma mère est une sainte.

Le lendemain

Les échauffements commencent à s’apaiser. Je me dis que si j’ai réussi à passer la nuit, le reste de ma vie est a priori moins compromis que la veille. Je me penche vers mon mollet et je le félicite d’être toujours d’une si belle couleur (un moiré de rosé avec un gros dégradé de rouge au niveau du tatouage). Si vous voulez mon avis, je pense que l’on ne parle pas assez à ses membres, c’est quand ils vous quittent que vous leur trouvez toute leur utilité.

Coup de fil de mon neveu Romain, 15 ans :

– Hey Brit’ ! Ca y est, tu l’as ton tatouage ?
– Ouep, et j’ai même pas eu mal. Enfin, un peu… mais rien en fait.
– Cool. Là, je suis en train de peaufiner mes dessins sur les Chevaliers du Zodiaque, alors la prochaine fois, je t’en fais un avec une épingle à nourrice et de l’encre de chine.
– T’es sûr de ton coup ?
– Ouais, j’ai un pote – un vieux de 21 ans – qui m’a montré comment faire. Trop facile !
– OK, on en reparle quand tu auras 43 ans ou un truc dans le genre.
– Super ! Dis Brit’, t’as eu l’info sur un fabricant de pipe à crack ?
– Non, le tatoueur était plus branché biscottes aux 5 céréales.
– Et ben, tout fout le camp ! Pas grave, je m’en ferai une avec une canette de Coca.

Il raccroche. Je regarde de nouveau mon tatouage. Il est beau. Je lui fais un clin d’œil. Il me le rend. On s’aime déjà.

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