Chronique dans un ascenseur

Jusqu’au week-end dernier, l’action « être coincé dans un ascenceur » relevait pour moi ou du fantasme de masochistes claustrophobes, ou d’un gros mytho genre légende urbaine de la cage d’escalier alimenté par l’imagerie populaire du fameux film « Le Père Noël est une ordure ».

Car voilà, j’ai foi en la technologie et quand le machin a été testé et approuvé bien des années avant ma naissance, je me dis qu’il a suffisamment fait ses preuves pour que je lui accorde toute ma confiance… jusqu’à ce que la cabine de l’ascenseur dans lequel je me trouvais s’arrête brusquement entre deux étages. Retour sur une expérience qui ne tient (presque) qu’à un câble.
____________

Samedi 22 avril – Aux environs de 22 heures…

J’appuie frénétiquement sur tous les boutons. Rien ne bouge. L’ascenseur est bloqué.
Je saute un peu pour faire bouger la cabine et éventuellement la débloquer. Toujours rien, hormis un léger balancement qui me donne un peu la nausée.

Je me décide à appuyer sur le bouton de la téléalarme. J’entends :

– Bienvenue ! Un opérateur va vous répondre ne bougez pas.
« Ne bougez pas » ? Ils se foutent de ma gueule ? Où est-ce qu’ils veulent que j’aille dans 1 m2 ?

– Bienvenue ! Un opérateur va vous répondre. Ne bougez pas et restez calme.
Mais je suis très calme. Je n’ai jamais été aussi calme de ma vie. Plus calme que moi, c’est un mort.

– Amélie Pinson, bonjour ! Que puis-je faire pour vous ?
– Très chère Madame, je suis coincée dans un de vos formidables appareils…
– Voilà qui est parfait ! Notre logiciel a bien localisé votre position, je vous envoie un technicien qui passera dans les meilleurs délais.
– Super !… Heu, c’est quoi vos « meilleurs délais » ?
– 48 heures, Madame.
– Comment ça 48 heures ?Vous plaisantez j’espère. JE VEUX SORTIR ! Y’A THE VOICE ET J’AI DÉJÀ MANQUÉ LA PREMIÈRE PARTIE !
– Ah, vous suivez The Voice ? Moi aussi. J’adore Olympe, il est tellement…
– Attends, tu crois que je t’ai appelé pour que tu me parles de The Voice, foutue pétasse ? SORS-MOI DE LÀ ! ET VITE !
– Au revoir Mademoiselle. Nous vous remercions d’avoir contacter notre service d’assistance et espérons avoir répondu à vos attentes. Nous vous souhaitons un agréable moment dans nos ascenseurs.
– NON MAIS, TU DÉLIRES. SORS-MOI DE LÀ ! SORS-MOI DE…
(tût – tût – tût…)

48 heures !?! Non mais elle hallucine. On va voir ce qu’on va voir, je vais sortir de là par mes propres moyens. J’ai vu mille et un films avec des gens qui sortent d’un ascenseur en panne, autant que cela me serve aujourd’hui. Je vais donc tout simplement passer par la petite trappe, puis grimper le long du câble pour atteindre le 2ème niveau et enfin écarter les portes en acier à la force de mes petits biscotos. Simple et efficace.

Donc, étape 1 : ouvrir la trappe située au niveau du plafond et monter sur le toit de la cabine.
Hop, petit saut de gazelle et le cache libère l’ouverture.
Hop, nouveau petit saut de gazelle et je m’accroche de toutes mes forces à la bordure.
Il faut maintenant que je me hisse. Je n’ai pas fait de tractions depuis le collège, mais cela doit être comme tout : quand tu sais en faire une fois, tu sais le faire pour toute ta vie.
(Hiiiiii…)
(Pfff)(respiration forte + tachycardie)
(HooooHisseeeuuh)(Tachycardie accentuée)
(Boom !)

Note pour plus tard : prendre des cours de traction.

Je reprends mon souffle. L’exercice, c’est clairement fini pour les prochaines 48 heures. Toute tentative d’auto-libération semble désormais définitivement perdue. Reste à évaluer la situation et voir comment je peux m’occuper. Après tout, j’ai déjà été séquestrée dans des chiottes, je devrais pouvoir survivre dans un ascenseur.

J’ai avec moi les provisions que j’avais faites pour regarder The Voice, à savoir une bouteille de rhum et un paquets de Twinuts. Ces deux éléments sont particulièrement importants car j’ai pour habitude de subvenir aux besoins mon corps toutes les 1h30.
J’ai en plus un iPod et le dernier Elle avec l’interview de Nabilla, article fort intéressant si on veut corriger la construction grammaticale des phrases.

Je prépare mon campement de fortune. Après avoir parcouru en travers le ELLE, je décide de me faire une litière avec les pages dédiées à Nabilla. On ne prend jamais assez conscience de l’importance d’aller au petit coin avant d’aller dans un ascenseur.

Il faut également que je pense à préserver ma santé le plus longtemps possible. J’engloutis quelques Twinuts et je m’hydrate suffisamment pour ne pas mourir (= 1/3 de la bouteille de la rhum, il faut au moins ça).

J’appelle de nouveau la téléalarme.

– Bienvenue ! Un opérateur va vous répondre. Ne bougez pas et restez calme.
Ta gueule foutue boîte vocale !

– Amélie Pinson, bonjour ! Que puis-je faire pour vous ?
– Amélie, c’est moi, la fille qui veut voir The Voice. Vous avez des nouvelles de votre dépanneur parce que je ne crois pas que moi et la bouteille de rhum allons pouvoir survivre dans les 48 heures.
– Ah, vous êtes l’hystérique de toute à l’heure. Ecoutez, notre technicien est prévenu. Je vous confirme qu’il se déplacera dans les délais précédemment mentionnés. Bon séjour dans nos ascenseurs.
(tût – tût – tût…)

Non mais elle est gonflée cette grognasse. Je l’ai en travers de la gorge sa réponse. Vite, un peu de rhum pour faire passer la pilule.

Je décide de passer un peu le temps en faisant quelques Instagram…

bouton_ascenseur
glouglou
charrette

Au bout de vingt-cinq Instagram du bouton « sonnette d’alarme », mon sens artistique ne trouve plus d’inspiration. Le temps devient long. Ca fait quoi ? Une heure, deux heures, 18 heures que je suis coincée ? Je n’ai plus aucune notion du monde qui m’entoure et le dernier tiers de la bouteille de rhum que je viens de m’enfiler n’est pas forcément propice à la réflexion. Je commence à pleurer et des idées bizarres me traversent l’esprit :
Et si j’étais le fruit d’un complot terroriste qui manifeste contre les immeubles qui ne sont pas de plain-pied ? Et si je subissais un choc post-traumatique m’obligeant à prendre les escaliers pour le restant de ma vie ? Du coup, comment faire pour gérer le jour où j’aurais des béquilles ? Et si j’ai envie de faire l’amour ? D’ailleurs, j’ai envie de faire l’amour. JE VEUX FAIRE L’AMOUR !

J’appelle encore la téléalarme.

– Bienvenue ! Un opérateur va vous répondre. Ne bougez pas et restez calme.
Te quiero boîte vocala de mierda ! (hips)

– Amélie Pinson, bonjour ! Que puis-je faire pour vous ?
– Amélie, c’est moi !… Non, non, non, c’est pas pour me faire sortir. Dites, votre dépanneur, il est célibataire ? Il est gaulé genre James Franco ou plutôt Faudel ? C’est pour me faire une idée. Et il a une bonne paire de…
– Il faut me laisser maintenant Mademoiselle.
– Allez, je te file un Twinuts si tu me branches avec lui. Sois cool Améloche.
– Je vous ai dit d’arrêter de nous appeler. Nous avons d’autres personnes que vous bloquées dans des ascenseurs. De plus, nous vivons un moment dramatique avec Jude Todd en train de massacrer « We are young » dans The Voice. Nous vous souhaitons une bonne nuit dans nos ascenseurs !

Oh mon dieu, plus jamais je ne reverrai Jude Todd et si ça se trouve le dépanneur ressemble à Amel Bent avec une moustache. Je ne veux plus faire l’amour. Je ne veux plus jamais entendre parler de dépanneur ou de The Voice. Je veux mourir avec ma bouteille de rhum vide, asphyxiée par la poche de Twinuts sur un portrait froissé de Nabilla.

Lentement, je me dirige vers ma litière. Je me recroqueville en chien de fusil sur le sol et je me mets à chanter tout doucement du Calogero:

« Ah ah, ah ah ah, en apesanteur
Pourvu que les secondes soient des heures
Ah ah, ah ah ah, en apesanteur
Pourvu qu’on soit les seuls
Dans cet ascenseur »

Cela doit faire au moins 36 heures que je suis enfermée et  mes forces m’abandonnent. Je ferme les yeux. Je sens un grand froid m’envahir.

Tout d’un coup, la cabine d’ascenseur est prise d’un sursaut. J’entends les câbles grincer et, un claquement le long d’une paroi. J’entends aussi un « Putain de rat, il te pisse sur le treuil et voilà, ça te déglingue tout ! ».L’ascenseur redémarre. Les portes finissent par s’ouvrir. Je me précipite vers l’extérieur et me jette dans les bras du dépanneur.

– Oh mon dieu, vous êtes mon sauveur. Quelle heure est-il ? Quel jour sommes-nous ?Suis-je vivante ? Prenez mon poul !
– Ben, on est samedi soir et il est 22h20. Vous avez de la chance qu’il y avait cette connerie de The Voice à la télé et que ma femme a planqué la télécommande parce que sinon, je serais venu que lundi. Mais bon là, ça ne fait que 20 minutes que vous êtes coincée, ma brave dame.

20 minutes. OK

Publicités