Grandir sur un canapé

Hier soir, je me suis rendue à la soirée des anciens élèves de mon collège. En dépit de la science, des statistiques et de ma propre personnalité, ce qui aurait dû être quelque chose d’absolument cauchemardesque s’est avéré être une rencontre agréable et détendue.

Peut-être parce qu’il suffit de ne rien dire pour se rendre compte que les stars de l’époque ont aujourd’hui le charisme d’un Hervé Villard aux NRJ Music Awards. Ou encore parce que les grosses tronches d’alors qui ambitionnaient de devenir chercheur au CNRS, juge à la Cours Européenne de Justice ou expert en preuves scientifiques ont sérieusement revu leur ambition à la baisse (secrétaire au CNRS, avocat spécialisé en divorce à Limoges, agent d’assurance département « sinistre »,…).
Peut-être aussi parce que le Bourgogne aligoté servi était excellent et que le serveur a rapidement compris que pour me faire plaisir, il lui fallait veiller à ce que mon verre ne soit jamais complètement vide.

Mais ce qui m’a réellement fait plaisir, c’est de revoir mon ancienne meilleure amie., la fameuse BFF pour parler Génération Y. Je me rappelle parfaitement d’elle car en cinquième, nous avions trouvé un livre sur le sexe dans la bibliothèque de mes parents. Nous l’avions feuilleté et, après l’étape « rougissement interloqué, Quoi mes parents font l’amour ?», nous avions commenté, mortes de rire, toutes les illustrations montrant des pénétrations.

 

Il y a quelque chose de sacré et saint au sujet de ce genre de souvenirs. Sans cette fille, il aurait juste été question de moi en train d’observer des croquis de vulves humaines et de pénis imbriqués. Mais là, cela va plus loin. Il y a découverte et partage de la connaissance, sorte de passage obligé pour devenir adulte. Et mon cerveau est rempli de ces histoires de petits riens adolescents qui nous unissent, nous construisent, racontent une partie de nous-mêmes et dont on se souvient avec tendresse entre deux rires.

Un peu comme ce jour où, alors que je n’avais que 15 ans, je me suis sentie trop ivre pour rentrer décemment en vélo chez mes parents, ce qui qui m’a conduite à passer la nuit sur le canapé d’un ami. Canapé normalement attribué au chat de la famille.

A 8 heures Je me suis réveillée le matou sur la poitrine, ne sachant plus très bien où j’étais. J’ai foncé sur mon Peugeot (oui, j’avais un vélo Peugeot !) et je suis arrivée juste à temps pour croiser mon père et ma sœur sortant de la maison pour faire un footing. Je n’ai jamais compris comment et pourquoi il était important d’aller courir à une heure aussi matinale de la journée. De toute manière, je ne comprends pas que l’on puisse faire du sport qui fatigue, fait transpirer et tétanise les mollets. Cela me dépasse. Enfin bref.
Je suis donc promptement descendue de ma selle et j’ai dit : « Salut ! J’ai dormi sur le canapé d’un ami. J’espère que vous ne vous êtes pas trop inquiétés pour moi ». « Non, non », m’a répondu négligemment mon père.

Quand ils sont partis en trottinant – et je le sais parce que ma sœur me l’a raconté -, il s’est tourné vers elle et lui a dit « Oh, je sais ce que cela signifie…» comme pour insinuer que je mentais et que je l’avais fait. Comme pour suggérer sans les véritables mots, qu’à 15 ans, on ne peut pas dormir chez un ami, sur un canapé, avec un chat sans faire quoi que ce soit d’irrévérencieux. Comme pour dire à ma sœur « bite ». Aux yeux de mon père, j’avais grandi en l’espace d’une seule nuit.

Et aussi drôle que cela puisse paraître, j’ai toujours l’impression qu’aujourd’hui encore je suis cette fille qui dort, seule sur un canapé, avec beaucoup de poils de chats accrochés à son pull.

Finalement, je n’ai pas tant changé que ça.

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