Séquestrée !

Clic. Clac.

C’est ce tout petit cliquetis pernicieux qui me fit comprendre que j’étais séquestrée de force dans ces toilettes outrageusement peintes en rose pastel et blanc, par la volonté d’un groupuscule terroriste, malsain et dangereux : les trois sales gosses de ma sœur.

A la tête du réseau, Coraline, 9 ans, morveuse à tendance névrotique, fan de Shy’m. Signe distinctif : chieuse ultime. A ses côté, Balthazar. 6 ans au compteur et il ne parle toujours pas. En fait, il hurle. « J’ai faiiiiiim », « Noooooon ! » et « Je Veeeuux paas » sont les trois seules expressions qu’on lui connaît. Particularité : amibe du cerveau. Et enfin, Oscar, 3 ans. S’il s’exprime avec beaucoup plus d’aisance que son frère ainé, je pense qu’il a toutefois dû faire quelque chose de très méchant à la Nature dans une vie antérieure car elle s’est aujourd’hui bien vengée sur sa face.

Tout cela pour dire que jamais je n’aurais imaginé qu’une simple mission de baby-sitting bénévole se transformerait en honteuse prise d’otage. Il ne me reste plus qu’une chose à faire : sortir de ces cabinets et plus vite que ça surtout que le parfum d’ambiance « Promenade en forêt après une douce pluie printanière » commence sérieusement à me remuer l’estomac.

Séquestration + 1 min

J’appelle la chef du gang.
– Coraline, tu veux bien ouvrir la porte. Je crois que toi ou un de tes frères m’avez enfermée par inadvertance.

Réponse de la salopiaute :
– Non !

– Heu … je pense que tu as mal compris ma demande. Tu veux que je reformule

– Non, restes dans les chiottes.

– Comment ça non ? Coraline, écoute-moi bien. Premièrement, je ne crois pas que ta mère soit d’accord pour que tu prononces le mot « chiottes ». Tu sais combien elle est vieille France et pleine de bons principes qui agacent tout le monde. Deuxièmement, sache que je suis très patiente. A la fac, on me surnommait même « la tibétaine en contemplation devant un vieux chêne qui fabrique un gland ». Je vais donc attendre tranquillement que tu sois rongée par le remord et que le brin de sagesse qui t’habite daigne m’ouvrir la porte avec l’aide de ta main. De toute manière, j’ai tout mon temps et j’adore siffler du Justin Bieber dans les cabinets. C’est compatible.

Pas de réponse.

Séquestration + 5 min

Au bout de 4 minutes de sifflotage de « Baby Baby Oohhh », je m’auto-casse les oreilles. J’ai envie de me foutre des baffes, de couper cette putain de mèche qui me masque l’œil droit et d’aller réviser la seconde guerre mondiale pour le BEPC.

– Coraline ?! Je peux savoir pourquoi je suis enfermée ?

Cette fois, c’est la voix de Balthazar qui répond.

– T’avais qu’à nous laisser jouer aux Lapins Crétins sur la Wii.

– C’est pas moi, c’est votre mère qui ne veut pas que vous soyez plus dégénérés que vous ne l’êtes. Et c’est d’autant plus valable pour toi qui es tout de même mentalement très instable. Allez, ouvre-moi et je te raconterai l’histoire de Dora l’Exploratrice qui va se refaire faire les seins en Tunisie.

Pas de réponse.

Séquestration + 6 min

Je fais un tour d’horizon de ma cellule de fortune et dresse l’inventaire : un vieux Voici (ma sœur lit Voici en plus de Chrétiens du Monde ? WTF ?), un rouleau de papier toilette, une brosse à récurer, un gel Javel. Normal pour des toilettes. Mais qu’est-ce donc ?… Oh mon dieu, une araignée ! Quoi ?!? UNE ARAIGNEE !!!!!!…

Séquestration + 6 min 30

L’araignée et moi somme pétrifiées l’une face à l’autre. Elle ne bouge pas. Pas mieux en ce qui me concerne. D’un coup, elle se met à courir dans tous les sens. Je hurle et je grimpe sur le couvercle des toilettes dans la position dite du héron effaré.

Derrière la porte, j’entends les trois Godzilla éclater de rire. Rira bien qui rira le dernier, les débilos !

Séquestration + 10 min

J’ai l’impression d’être sur un des poteaux de KohLanta. Ma jambe d’appui est toute ankylosée et supporte de plus en plus mal le poids de mon corps pourtant correct en ce début d’hiver grâce à un régime très sain autorisant blanquette de veau et chouquettes.

Malgré la peur, je descends très lentement de mon perchoir de fortune pour ne pas réveiller l’araignée qui s’est recroquevillée entretemps dans le coin droit. J’en profite pour la recouvrir d’une feuille de papier toilette. Simple principe de précaution. Je préfère savoir qu’une feuille de papier bouge toute seule, plutôt que d’être face à la réalité de la Chose.

– Les morveux, on peut négocier ma libération ?

Pas de réponse.

En fond sonore j’entends ces débiles de Lapins crétins hurler des « BWAAAAH! ». Je sais maintenant d’où Balthazar tient son quatrième mot de vocabulaire.

Séquestration + 20 min

Je meurs de faim. Je supplie mes geôliers.

– Les enfants ? Chaque prisonnier a droit à un peu de nourriture et de boisson, c’est écrit dans la Constitution des droits humains. Vous pouvez me donner à manger ? Et aussi un peu de Cognac 1978 que votre père planque derrière sa collection d’Encyclopedia Universalis.

Un vieux BN mâchouillé par Oscar arrive par le dessous de la porte.

– Et l’alcool ? Vous avez oublié l’alcool. Vous savez que je vais faire un malaise si je n’ai pas d’alcool. Vous m’entendez ? Je commence à me sentir mal… Eh ho !

Pas de réponse.

Séquestration + 24 min

Je mâchonne à mon tour le BN tout en réfléchissant. A compter de cette heure, je calcule que sans vivres mais grâce à l’eau des toilettes, mon espérance de vie est désormais de 30 jours.

Séquestration + 25 min

J’abandonne l’idée de boire l’eau des chiottes ; je viens de vomir dedans et des restes du BN sont encore accrochés à la paroi. Ce fichu parfum d’ambiance a vraiment eu un effet néfaste sur mon système gastrique.

Je commence à me sentir complètement déprimée et délaissée par tous. Mes idées deviennent noires. Je lorgne du côté de la bouteille de Gel Javel… Mais non, je veux mourir dans la dignité et non en sentant le Harpic WC de la bouche. Je serai forte jusque dans la mort.

Séquestration + 34 min

Dans un grand élan de désespoir, je m’approche de l’araignée, petit être tout aussi abandonné que moi. Je soulève le papier toilette sous lequel elle est encore cachée. Qu’importe son physique ingrat, elle est désormais ma compagne d’infortune, ma béquille psychologique, ma seule amie.

Je luis parle de tout, de moi, ma vie, l’informaticien-à-nez-original qui ne m’aime pas, ma copine Lola qui a chopé la mononucléose, mon addiction aux Ferrero Rocher,… et je lui pose des questions : n’est-ce pas trop dur d’être vue comme une bête ragoutante ? A-t-elle un petit ami ? A-t-elle déjà mangé ses propres enfants ?

Pas de réponse.

D’un coup, la colère m’emporte.
– Ca t’écorcherais la gueule de me répondre pourriture ? Tant pis pour toi.

Je prends le Voici et lui écrase lourdement sur tout le corps. J’appuie de toutes mes forces sur le magazine et fais un Moon Walk dessus histoire de m’assurer qu’elle est bien crevée. Mieux vaut être seule que mal accompagnée.

Séquestration + 47 min

Je suis en furie. S’en est assez, je dois sortir ! Je regarde par le trou de la serrure et Ô BONHEUR ! Comment n’y avais-je pas pensé avant ? La clé est encore sur la porte et par chance, j’ai vu tous les épisodes de MacGyver.

En moins de deux, je déchire une page du Voici, celle où d’un côté Laura Smet entre une nouvelle fois à l’hôpital psychiatrique et où de l’autre, Michel Polnareff nous annonce qu’il est papa (il est vraiment vieux ce Voici !). Je la glisse sous la porte. Avec ma barrette, je fais tomber la clé sur la feuille. Précautionneusement, je ramène le tout à moi quand, malencontreusement, je dérape. Je me raccroche tant bien que mal à tout ce que j’ai sous la main dont la poignée de la porte…qui s’ouvre brusquement.

Elle n’était pas fermée ; les affreux ayant a priori quelques difficultés pour tourner une clé dans le sens souhaité. Bien décidé à les mettre minables et à leur faire bouffer leur Wii par les trous de nez, je me précipite vers le salon quand Oscar se dresse soudainement en travers de mon chemin.

– Tata, me demande-t-il les yeux plein d’innocence, T’étais bouchée des fesses ? Je m’ennuyais moi sans toi. Je t’aime Bite-bite.

– Moi aussi je t’aime. Mais c’est BRrrrit-BRrrrit que je m’appelle mon poussin. BRrrrit- BRrrrit.

– BRrrrit- BRrrrit, répète-t-il avec application de sa petite voix cristalline et le regard plein d’amour.

C’est vrai que finalement je l’aime ce petit. Même s’il est moche.

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