Comment Frédéric Beigbeder a fini par masser mes pieds

« BritBrit, si tu ne te décontractes pas un minimum, je t’assure que je te casse la gueule ! », me lance brusquement un collègue. Voilà comment, face à cette injonction de violence sur personne borderline, j’ai décidé de m’offrir « une parenthèse enchantée dans un endroit unique où le temps ne compte plus, où tout invite à la relaxation et au bien-être, où les parfums les plus envoûtants vous entraîneront à travers les contrées imaginaires les plus douces ». Rien qu’à la lecture du descriptif de la brochure du Spa de Luxe que je m’apprête à tester pour un avenir professionnel en parfaite harmonie avec mes collaborateurs, je me sens déjà sous Tranxène. Et ce n’est pas le ton mielleux du masseur, Anthony de son prénom, qui va arranger l’affaire. J’aime pas les fayots et encore moins quand ils jouent les mollassons avec leur voix monocorde. Il me gonfle déjà. Respire Brit, respire…

Heureusement arrive la première étape d’un « corps en complète extase » (ce sont toujours les mots de la brochure) : le jacuzzi.

J’entre dans l’eau une main sur le petit bidon et l’autre sur le derrière des cuisses histoire que le masseur qui me suit comme une limace traque un géranium, ne remarque pas les quelques petites choses disgracieuses de ma silhouette.

– Maintenant, au rythme des petits clapotis, laissez aller votre corps à la détente et votre esprit naviguer au fil de votre imagination, me dit-il.
C’est bon, j’ai compris qui avait rédigé les textes de la plaquette.

Docile, je ferme les yeux…

… je les ouvre.

.… je referme et puis non je rouvre. Ce qu’on s’emmerde dans ce jac’ (c’est comme ça qu’on dit dans la hype) !

Je vois une photo de Frédéric Beigbeder accrochée sur le mur (?). Pour le coup, je baisse de nouveau les paupières. Je ne vais pas non plus gâcher mon bain parce qu’il y a une photo pourrave en face de moi. Etonnamment, je me mets à rêvasser.

Je suis une carotte dans un pot-au-feu géant. Un poireau me titille discrètement la fane, mais le bouillon de l’eau m’éloigne de mon amoureux végétal et voilà qu’au gré de la cuisson je me retrouve serrée contre le morceau de bœuf. Bas les pattes saleté de vieille carne, mon cœur est au poireau. Va voir chez le navet si j’y suis !

« Je vous emmène au hammam. Vous savez que Frédéric Beigbeder vient très souvent ici ? »
Au bout de 5 minutes, je m’ennuie et l’ennuie ça me speede un peu. Les gens autour de moi ne veulent pas parler et font sans cesse « chuttt » dès que je tente un contact social verbal. Tu parles d’un lieu convivial. J’avais cru comprendre qu’un hammam était autrement plus lubrique ludique. Du coup, j’épluche mes squames de pieds pour m’occuper.

Et là, prise de conscience ! Ce sauna est en fait une récolte à squames et mon corps, allongé sur le marbre, est en train d’être pané aux peaux mortes de toutes les vieilles qui se sont pelées ici, avant moi. Je vomis.

Mes acolytes se mettent à hurler. « Chuuutt…», je fais. Non mais c’est vrai, ce qui va dans un sens va dans l’autre !

Le masseur arrive en courant et d’un ton devenu plus autoritaire m’envoie illico-presto au gommage. « Même Beigbeder sous acides ne nous a jamais fait ça », marmonne-t-il.

Plongée dans la pénombre avec en ambiance musicale un chant de baleine sur fond de xylophone, Anthony m’invite à m’allonger sur la table de massage recouverte d’un plastique. C’est bon, j’ai compris, il m’en veut à mort d’avoir tout sali dans son hammam et se prend désormais pour Dexter. Je crains de me retrouver taillée comme un saucisson. C’est toujours mieux que d’être traitée comme un vulgaire boudin, diront les plus pragmatiques d’entre vous. C’est un point de vue.

Le gommage à la noix de coco commence doucement. Puisqu’il faut se détendre, je ferme de nouveau les yeux… Je suis un Bounty et Frédéric Beigbeder ouvre la bouche et… Argggg, c’est horrible ! Mon cœur bat à 100 à l’heure ; je suis à deux doigts de l’arrêt cardiaque.

« Je vais vous faire un enveloppement au karité » me dit toujours aussi froidement le masseur qui a priori m’en veut toujours d’avoir eu un haut-le-cœur. En moins de deux temps trois mouvements, me voilà beurrée de haut en bas comme un moule à cake. Contre tous mes efforts, mon corps glisse sur le plastique et je tente tout ce qui es en pouvoir pour rester en place. Mes orteils agrippent tout ce peuvent mais griffent malencontreusement la main d’Anthony qui se met à crier soudainement.

« Chuuut, je redis, je suis en train d’écouter ce superbe morceau à la flûte de paon. Les interprètes sont péruviens ? ». Il ne prend même pas la peine de me répondre et, tout en me lançant des regards noirs, me roule prestamment de sa main valide main comme un sushi dans le plastique. Bon ben, je crois que je n’aurais jamais de réponse à question.

Une demi-heure plus tard, c’est au sol et le regard plein de détresse qu’Anthony me retrouve. J’ai finalement chu et, les bras pris dans la cellophane, impossible de me défaire pour remonter sur la table malgré de savants tortillements du corps dans tous les sens. D’ailleurs, je suis en nage et épuisée par cette activité physique non comprise dans le forfait. Je sens comme une espèce de désespoir dans les soupirs du masseur.

Libérée et après une douche express, je me remets sur la table pour attaquer le massage. Cette fois, ce sont les bruits de la forêt qui rythment les gestes d’Anthony.

Malgré la rancœur que je lis sur son visage, j’essaie d’être aimable et lui souris. Il me répond enfin par une affreuse grimace, hurle de nouveau et précipitamment, sort de la pièce en courant. Est-ce ma faute à moi si la crampe de mon mollet s’est soudainement débloquée en lui mettant un pain dans l’abdomen ? C’est la preuve que mon corps se détend non ?

Après 10 minutes d’attente, arrive une jeune femme fluette qui ressemble à une pauvre chose avortée, genre têtard prématurée ou chaton mort-né.
Ouche, la pute ! Elle me serre fortement le bras tout en me susurrant d’une toute petite voix sucrée : « Tenez-vous à carreau où je vous explose ! ». Je n’ose plus bouger et, allez savoir pourquoi, au moment du boulettage de cellulite, mes yeux se ferment tout doucement, mon coeur ralenti, ma respiration s’apaise…

Je suis dans rêve qui m’entraîne dans un monde d’exception où tout est volupté et sérénité, des senteurs épicées se mêlent aux parfums d’orient, Frédéric Beigbeder me masse les pieds, je sens mon âme et mon corps en parfaite harmonie. J’ai enfin l’esprit en paix.

Oh mon dieu, j’écris comme le masseur ! REVEILLEZ-MOI !!!

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