Jour de grâce


C’est mon anniversaire et j’aime quand c’est mon anniversaire. A l’avalanche  de cadeaux que je reçois (merci de ne pas oublier de m’offrir un Mont-Blanc, cela fait des lustres que je le
demande et que je ne vois rien venir),  s’ajoute ma madeleine de Proust : mes parents replongent dans leurs vieux souvenirs pour me raconter le jour de ma naissance. C’est si beau et tellement
important de connaître la vie des personnalités qui marquent leur époque. Comme moi.

Le seul petit problème est qu’entre la version de mon père et de ma mère, les choses divergent un peu. Comme la sensation qu’ils n’étaient pas présents dans le même lieu au même moment. Revue
détails.


     1.    Le départ à la maternité

Selon mon père, correspond à un jour d’emmerdement force 5. Non seulement, il ratait la moitié du journal de PPDA (alors sur Antenne 2) mais en plus il était obligé de laisser ses deux
tranches de porc accompagnées de haricots blancs à la graisse de canard en plan. Pour couronner le tout, ma mère lui hurlait des choses invraisemblables dont il ne retint que quelques bribes comme
« fuite d’eau », « bouge ton cul »,  « on s’en fout de ton briquet andouille», « connard », « fous moi la paix avec tes fayots ou je te vomis dessus »…
Il fut cependant ravi de faire vrombir sa Fiat 124 jusqu’à 107 k/h, un exploit pour cette voiture que ses meilleurs amis surnommait « Tante Ginette, moins vite qu’une pétrolette ».

Aux dires de ma mère, correspond à un jour d’emmerdement force 5. A la quarantième contraction et suite à la perte totale des eaux, elle crût qu’elle allait étrangler mon père sur le champ
avec la ficelle du filet mignon de porc. La cause : mon géniteur  lui demandait de se taire deux minutes parce qu’il n’entendait plus rien à la télé. Elle s’est cependant retenue de le faire
au motif que seul mon père savait où se trouvaient les clés de la Fiat 124 et qu’elle ne pouvait plus se servir de son vélo depuis le 5ème mois de grossesse, H.S depuis qu’elle l’eut écrasé sous
son poids (+ 25 kg au bout des neufs mois de conception/fabrication).

     2.    L’arrivée à la clinique

Selon ma mère, les infirmiers étaient une bande d’incapables
qui n’avaient certainement jamais vu une femme sur le point d’accoucher. Plantés devant le JT de PPDA, ils lui auraient demandé de
patienter quelques minutes « en silence, s’il vous plaît madame », en lisant les Marie-France mis à sa disposition gratuitement.

Du côté de mon père,
légère différence de perception. Pour lui, ils ont eu affaire une équipe médicale super sympa et très compétente avec qui il a pu regarder la fin du journal et même
un petit bout des Jeux de 20h sur FR3. Jamais personnel hospitalier n’a été aussi attentif au bien-être de ses patients, aime-t-il à répéter.

     3.    L’attente…Période 1

D’après mon père : interminable ! En plus de lui casser les oreilles avec ses cris de douleurs, ma mère avait choisi comme un fait exprès de mettre bas pile à l’heure du repas. Du coup, le
pauvre mourrait de faim et ce malgré les trois paquets de Treets achetés au distributeur de la clinique.  Il décida de laisser ma mère tranquille – « Les femmes et leurs hormones, elles sont
vraiment  impossibles !» – avec pour seule compagnie un Marie-Claire vieux de 5 ans.

A en croire ma mère : interminable ! Les infirmiers n’arrivant plus à entendre le moindre commentaire des Dossiers de l’écran, ont décidé de la reléguer dans une chambre située tout au fond
du service. «Criez autant que vous le désirez madame. De toute manière, ça arrivera quand ça arrivera », lui auraient-ils dit en refermant soigneusement la porte.
Seule face à son destin telle Sissi l’impératrice, elle eut le courage de lire son horoscope dans un pauvre Marie-Claire qui disait un truc comme « Santé : maux de ventre et grande nervosité ;
pensez à allégez votre vie ». Ce qu’elle fit en demandant à mon père de  quitter illico presto la chambre avant qu’elle ne l’étouffe avec ses Treets  

     4.    L’attente…Période 2

Finalement, si j’en crois mon père, l’attente ne fut si longue et  si désagréable que ça. Surtout dès qu’il eut quitté la chambre de ma mère. Le ventre hurlant toujours famine, il
décida d’appeler à la rescousse la famille pour lui amener vivres et soutien moral dans la difficile épreuve qu’il était en train de traverser. L’ensemble débarqua une demi-heure plus tard.
Bien qu’en effectif réduit, on compta pas moins de 27 membres de la famille Chérie dont le cousin Charles – 83 ans et incontinent -, la grande tante Jeanie, 54 ans et ancienne danseuse au Moulin
Rouge, et Gigi le caniche roux souffrant de priapisme.

Mon Oncle Georges, jamais à cours d’arguments liquides, décida qu’il fallait absolument pré-fêter ma naissance avec un bon verre de Bordeaux.  A celui-ci se succéda , une bouteille de
Jurançon sec, quatre Pastis 51 et cinq Corona. Et quelques cacahuètes pour nourrir la troupe.

Un chouilla pompette, Tante Jeanie décida de faire un grand écart pour montrer qu’à son âge, on est encore leste. Manque de bol, elle glissa sur une flaque d’urine (merci cousin Charles !)
et finit aux urgences pour cause de genou brisé. A noter que suite à l’incident, qu’elle terminera sa vie avec un angle permanant de 35 ° au niveau du ménisque droit.

Ma grand-mère organisa un grand cercle de prière avec la moitié des patients
de la salle d’attente en mon honneur. Elle supplia Dieu de me prendre soin de moi tout au long de ma vie et surtout
de m’aider à trouver un bon et gentil mari, avec une belle situation pour qu’ensemble nous construisions un beau pavillon rempli d’adorables bambins.
Aujourd’hui, une question subsiste : compte tenu de mon célibat persistant, de l’ignorance de l’informaticien à nez orinal à mon égard, et de ma carte de membre active aux « Comité de lutte contre
les gosses dans restaurants, sur les lieux de vacances et dans les parcs d’attraction », Dieu existe-t-il ?

Du côté de ma mère, le récit est peu évolutif.
Elle se souvient juste avoir supplier la terre entière de lui sortir ce truc de son bide coûte coûte, même si c’est avec un couteau en plastique
ou une cuillère en bois.

     5.    L’accouchement

Mon père est formel : tout s’est passé comme une lettre à la Poste. Il a rien vu, rien senti, rien entendu. Oncle Georges confirme se témoignage, normal ils étaient ensemble dans le bureau
des infirmières qui en rougissent encore d et gardent un sourire aux lèvres qui en dit long sur cette nuit somme toute délurée.

Pour ma mère, l’histoire est différente. La sage-femme était une incapable (elle aussi !) qui ne connaissait rien à rien. La preuve : elle pratiqua une épisiotomie avec un bistouri
certainement rouillé tellement ce fut douloureux, atroce, inhumain, abominable, monstrueux, sanguinolant.
Pour mémo, une épisiotomie est le moyen radical de faire sortir bébé de sa caverne en ouvrant à vif la foufoune de la mère en sueur, au bord de l’apoplexie. Bon appétit, mesdames, messieurs.

Evidemment, je vous passe les détails les plus scabreux bien que ma mère ait une mémoire infaillible sur la graisse jaunâtre dans laquelle je me complaisais, l’éjection du placenta et les points de
suture vaginaux. Mais si vous voulez vraiment plus de précisions, je me suis laissée dire qu’Oncle Georges aurait tout filmé en Super 8.

Cependant, il y a un point sur lequel mes parents s’entendent :  j’étais selon eux le plus beau bébé de la famille.
« Pas comme le gosse de ma voisine de chambre. Tu aurais vu le nez original qu’il se payait, ça ne lui promettait pas un avenir super brillant… »

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