Le musée de l’ennui

 

Il y a des choses qui ne s’avouent pas en société si l’on souhaite être respecté pendant des siècles et des générations entières. Exemples : «  J’adore me gratter entre les orteils de pied à
la fin d’une chaude journée » = vous êtes un gros dégueulasse, « Je suis déjà sortie avec un homosexuel. Enfin, il l’est devenu après moi » = vous êtes pour sûr un mauvais coup, « J’ai voté Nicolas
Sarkozy » = vous êtes un pauvre con.

Je vous raconte tout ça, parce que dernièrement, à l’anniversaire de mon amie Marie-Odile de la Corday, quand j’ai dit bien fort : « Les musées, c’est chiant. Je préfère encore regarder Des
chiffres et des lettres
», j’ai immédiatement senti dans les regards réprobateurs que je passais vraiment pour une sombre demeurée.
Heureusement, Marie-Odile m’a refourgué un verre de Bourbon pour tenir ma bouche occupée pendant au moins dix minutes, et a gentiment demandé au groupe de musique de rejouer «Hit the road Jack »
deux temps plus vite que la version originale pour relancer l’ambiance.

Une semaine après l’incident sociétal, j’ai décidé non pas de faire mon mea culpa (« Je suis béarnaise » =  j’ai un caractère de merde), mais d’argumenter mes propos. Après, qui m’aime me
suive !

1.    Je finis toujours ma visite par la boutique du musée. Résultat, je ressors avec des objets improbables mais horriblement chers, qui finissent toujours dans les fonds des
tiroirs.
J’ai ainsi réuni une petite boîte pour dents de lait Joséphine, un collier de Trégounou réplique exacte de ceux datant de l’Age de fer, un presse-papier hiéroglyphes dont même Emmaüs n’a pas voulu,
un compas Christophe Colomb en prévision d’une croisière aux Antilles au cas où il me faudrait aider capitaine. Chose, bien entendu, que je ne ferai jamais, le jacuzzi étant bien plus attractif que
les cartes marines.

En fait, les souvenirs de musées c’est comme les oreilles de Mickey à Disneyland : quand vous êtes dans les lieux, c’est indispensable. Quand vous êtes à la maison, c’est ridicule.

2.    Je n’arrive pas à m’extasier devant le service de mariage de Madame René Coty.
Non pas que je n’aime pas Germaine (c’est son charmant prénom), qui paraît-il était super sympa et faisait visiter incognito le château de Rambouillet. Mais franchement, son service à vaisselle,
c’est « momoche et compagnie ». M’étonne pas qu’elle l’ait refourgué au musée du Louvres… J’espère au moins qu’ils lui ont fait un bon-cadeau Galeries Farfouillettes pour retrouver grâce et dignité
dans son placard à assiettes.

3.    Je suis ridicule. Remarquez qu’à la base tout part d’un bon sentiment et d’une curiosité intellectuelle des plus accrues. Parce que je ne veux pas sortir de mes visites
aussi incultes qu’à mon arrivée, il m’arrive de prendre l’option « visite guidée ». Damnation pour mon look ! En moins de deux, je me retrouve coiffé d’une casquette orange ridicule qui me fait
ressembler à un coureur du Tour de France sans vélo et sans drogue…
Dommage, cela aurait pu m’aider à oublier (la drogue, pas le vélo !) que je venais de croiser Carine Roitfeld, la rédac chef’ de Vogue à qui je quémande depuis 5 ans un poste de chroniqueuse mode,
et qui m’a regardé fixement en  esquissant un sourire mesquin. Connasse, j’en veux pas de ton job ! Je préfère mourir cultivée et moche et avec un boulot de merdouille, que d’être belle,
célèbre et mise sur un piédestal par toutes les rédactions du monde entier qui s’extasient devant mon style inimitable (soupir de rêverie…)

4.    Je ne peux pas toucher. Et moi, j’adore toucher, approfondir la relation avec l’œuvre par les sens, ressentir la matière. Vous comprenez ce que je veux dire ?
Tiens, c’est quoi ce petit bout de peinture qui croûte sur la toile et qui dépasse ? Grat-grat-grat… Merde, y’a un trou blanc. Personne ne le verra, je vais mettre un bout de mon
chewing-gum à la fraise.
Voilà,y’a plus rien si on regarde de loin. Très loin.

5.    Je ne supporte personne alors que le panel de visiteurs est digne d’un jour d’affluence chez Auchan.
Je n’aime… ni le gars qui se plante avec son sandwich
merguez à 15 cm d’un tableau. Ni le gamin qui braille de tout son soul pile à côté de mon oreille. Ni la pouffiasse avec ses Ray-ban qui fait semblant d’être transpercé dans son âme par tout le
génie créatif de l’artiste qui a su traduire à coup d’urine oxydée tout le malheur du monde et la sexualité mormonne de sa belle-soeur. Ni le vieux qui se laisse aller incognito et repart
sans son odeur ; par contre le nuage toxique a décidé de me poursuivre, laissant croire que c’est moi la cracra du musée. Ni le japonais qui clic-clac Kodak m’aveugle avec ses flash sous prétexte
que j’ai une gueule d’antiquité (sympa…). Ni les ados qui se roulent des patins alors que moi, je suis obligée de supplier n’importe quoi qui
pour que cela m’arrive.

Bon, je vous laisse. Ma tasse Joconde vient d’exploser dans le micro-ondes reproduisant à la perfection une oeuvre de Karel Appel. Comme quoi le musée, c’est aussi à la maison avec
accessoirement en fond sonore le tirage des 7 sept lettres des Chiffres et des Lettres. De l’art improbable en quelque sorte.

(c) Karel Appel Cobra Composition

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