Cas pratique : le « no working »

S’il n’y avait pas le soleil., s’il n’y avait pas les températures estivales et s’il n’y avait pas ses terrasses de café qui me font de l’œil, pour sûr que j’aurais vraiment envie de travailler et de satisfaire mon patron par une productivité étonnante et un rendement au taquet. Sauf que là, ce n’est pas vraiment le cas. Exemple type d’une journée de travail sous le signe de la glandouille.

9 :00 J’embrasse mes collègues de bureau sans oublier personne (74 salariés). Je ne manque pas de prendre des nouvelles des quatre enfants de la secrétaire. Je veux tout savoir : leur gastro, la repousse de leurs molaires, leurs dernières notes en saut à la perche,…

9h35 : Je briefe la stagiaire sur les tâches à effectuer impérativement dans la journée. Je lui glisse au passage que ses missions sont de la plus haute importance et que normalement elles sont uniquement confiées à des chefs de projet très expérimentés (moi !).

Je précise que j’ai entièrement confiance en elle et que mon principal désir est qu’elle soit parfaitement formée en se « frottant de très près» à la réalité du monde professionnel. Je négocie en échange une mention élogieuse sur mes qualités de maître de stage.

L’accord entre nos deux parties est conclu. En même temps, elle n’a pas trop le choix si elle veut que je lui octroie un 16/20.

9:50 : J’allume mon ordinateur et je m’assure de bien faire toutes les mises à jour demandées par le système.

10h06 : Selon une étude américaine très sérieuse, il paraîtrait que le clavier lambda d’un ordinateur contiendrait 400 fois plus de germes que la cuvette des toilettes. Je pars à la recherche d’un produit nettoyant et désinfectant avant de tenter quoi que ce soit avec mon clavier. Je ne suis pas trop pour les arrêts maladie.

10h20 : Je n’ai pas trouvé de produit pour nettoyer mon ordinateur. J’envoie un mail à la secrétaire de direction pour l’informer des déficiences concernant le suivi des stocks des outils nécessaires à la production des salariés.
Je conclus par une phrase moralisatrice : « Que chacun fasse son travail comme il se doit me semble être la moindre des choses !».

10h35 : Pause café avec les collègues. Je m’enquiers de leurs projets en cours et je donne mon avis intransigeant sur la manière de gérer leurs projets. J’ai toujours un avis sur tout alors autant en faire profiter tout le monde.

10h55 : Pause café avec Patron. Je le questionne sur les perspectives de  développement de la société et je fais des hochements de tête approbateurs pour 1/montrer que je comprends parfaitement ce qu’il me raconte (au moins un tiers de la conversation)  2/ que c’est très malin comme vision des choses (bof…) 3/ et que je l’encourage à poursuivre ses efforts. Lorsqu’il repart, il me donne un tape amicale sur l’épaule.

11h10 : Pause café avec moi-même.

11h20 : Je décide d’organiser mon bureau pour être dans les meilleures conditions de travail possibles. J’aligne mon pot à crayons avec l’agrafeuse, elle-même alignée avec de dévidoir de scotch. Je range ensuite mes trombones par ordre de taille et par couleur.

11h45 : Je sermonne la stagiaire. Ce n’est pas en allant sur Facebook qu’elle aura une carrière professionnelle aussi brillante que la mienne.

11h48 : J’envoie un tweet sur les jeunes qui sont tous des fainéants et des pistonnés. Je suis retweetée 125 fois et je reçois 83 messages de Twittos allant dans mon sens. Eux-aussi ont des stagiaires qui ne foutent rien, à croire que c’est générationnel.

11h54 : Je checke mes mails. Je forwarde les « pros » à la stagiaire pour qu’elle prépare une réponse pertinente et documentée à chacun. En attendant, j’envoie des GIF animés de licornes à mes copains.

12h01 : je regarde l’écran de mon ordinateur. Il est moche. J’en profite pour faire des « tests esthétiques » avec d’autres fonds d’écran comme la pluie qui tombe, le chien qui lèche la vitre, la neige sur la montagne,,… J’opte pour les verres de cocktails à côté de deux noix de coco et une plage en arrière-plan.

12h11 : Le Boss est dans les parages. Je prends mon téléphone et je m’adresse à un interlocuteur imaginaire: « Oui Monsieur Malkovitch, on parle bien d’un contrat à 5 millions de dollars… ».
Patron me fait un « j’aime » le pouce en l’air ». Je lui retourne un petit sourire satisfait tout en gardant un air concentré.

12h13 : J’ouvre un document Excel et j’établis un classement ultra précis de mes cent bars préférés selon les critères suivants : ambiance, indice des prix, niveau de remplissage des verres, proportion alcool/jus de fruits des cocktails, physique des serveurs, verres offerts, niveau de fidélité à leur conjointe de la population masculine. Comme c’est un peu long à réaliser, je décide de planifier cette tâche tout au long de la semaine.

12h30. C’est l’heure du déjeuner. A mes collègues qui passent devant mon bureau, je lance un « Bon appétit ! Moi, je reste là, j’ai une méga urgence ».

12h35 : Je vérifie les dates de livraison de mes commandes Ventes-Privées, je joue aux Sims, je fais des paniers avec des boulettes de papier dans la corbeille. Après une multitude d’essais réussis, je m’autoproclame championne du monde de paniers-boulettes et je danse sur le bureau  pour fêter ma victoire.

13h30 : Je pars déjeuner.

14h40 : Retour du McDo. Je râle ; la stagiaire a fait trois fautes dans les mails clients que je lui ai demandé de rédiger ce matin. Je fais un copier/coller de ses messages dans des fenêtres de messages vierges de mon Outlook, je corrige les fautes et j’envoie le tout aux clients concernés. Je me sens épuisée…

J’ai les paupières lourdes. Je mets une de mes mains sur la souris, l’autres au-dessus de mes yeux juste pour une petite sieste.

15h15 : Cette idiote de stagiaire m’a réveillée en faisant tomber une boîte de stylos. Il faut que je prenne l’air.  J’imprime toute une tonne de papiers et je les promène ensuite à travers les couloirs de la boîte en marchant comme Kate Moss aux JO : sérieuse, sûre d’elle et absolument irrésistible.

15h30 : Pause café avec les collègues. Je leur demande s’ils ont avancé dans leur boulot depuis ce matin.

15h40 : Pause café avec moi-même.

15h50 : Je m’inquiète de savoir où en est la stagiaire dans l’avancement de ses tâches. Elle assure un max, elle aura tout bouclé d’ici ce soir. Je me sens fière d’être une si bonne maître de stage qui sait motiver et développer le talent de ses jeunes badawans.

Je lui offre un Kleenex pour essuyer la sueur qui perle sur son front. Elle me gratifie d’un regard de remerciement appuyé. Elle doit vraiment être contente d’être tombée sur moi. Dans la boîte, tous ses congénères n’ont pas la chance de VRAIMENT travailler en dehors des missions photocop’.

16h00 : Réunion. Je propose aux collègues participants de préparer le café. On me signale que la stagiaire de la secrétaire est là pour ça. Zut, on ne peut pas gagner à tous les coups.
Je remplace donc cette activité par les arts graphiques. Je fais discrètement des Instagram de quelques-unes de mes œuvres :

17h18 : Sortie de réunion. Je me dégourdis les jambes en faisant une deuxième promenade. A tous les gens que je croise, je mets un point d’honneur à les informer sur mon emploi du temps : « Ces réunions, c’est bien beau, mais là j’ai un boulot monstre ! ».

17h25 : J’ouvre un document Word et je tape frénétiquement des choses importantes. Je commence par une liste de ce que je ferais si j’étais millionnaire, je poursuis par une liste d’ex à recontacter en cas d’urgence sexuelle pour finir par la liste de jobs où je pourrais porter un short en jean (publiée ici).

17h58 : J’envoie un formidable PowerPoint Benchmark sur le commerce en ligne à tous les salariés, copie Patron.

Patron me renvoie un e-mail, copie les salariés, pour me remercier de cette étude brillamment illustrée. Il souligne également que c’est avec ce type de partage que notre groupe pourra améliorer grandement ses performances.

Je signale à la stagiaire que son PowerPoint est pas mal mais que la prochaine fois, je préfèrerais qu’elle choisisse Helvetica en typo Titre.

18h00 : Tout le monde quitte le bureau. Certains me félicitent pour le PowerPoint.

Je baisse les yeux en signe de modestie et je leur souhaite une bonne soirée avant d’ajouter « Moi, je reste encore, je suis super bookée ».
Puis je me tourne vers la stagiaire et d’un ton plein de tendresse, un brin maternel, je lui dis : » Stagiaire (je ne sais plus son nom), si tu as fini, tu peux partir ».

Mes collègues me regardent avec un sentiment d’admiration.

18h30 : Je viens d’exploser mon score au démineur. Je décide de faire un Solitaire en attendant que Patron quitte à son tour les lieux.

18h52 : Mais qu’est-ce qu’il fout, je vais pas passer la nuit ici non plus !

19h04 : J’observe la femme de ménage travailler. Ca me détend.

19h17 : Patron passe la tête dans l’entrebâillement de la porte de mon bureau.

- Toujours là Brit’ ?
– Et oui, quand y’a du boulot…

Je profite de sa venue pour lui faire part des prospectives de mes collègues comme s’il s’agissait des miennes. Il me regarde avec émerveillement et respect et termine notre entretien par un « Vous êtes un très bon élément Brit’ », suivi d’une tape amicale sur l’épaule, la 2ème de journée. Youhouuu !

19h29 : Je ferme les lumières de mon bureau. La journée a été longue mais fructueuse… à sa manière. Je pars avec une expression en tête qui dit « le repos du guerrier ».

About these ads